Naissances du Monde

vendredi 4 février 2022

Kàla et demain sera un jour meilleur

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Cinquante-sept consultations aujourd'hui.

J'ai eu l'impression que c'était mieux organisé que depuis que je suis arrivée. Les sages-femmes s'étaient mises par deux dans chaque salle de consultation et elles se répartissaient les examens cliniques. Ce système m'a paru beaucoup plus aéré !

Pas d'accouchement mais la découverte d'une grossesse gémellaire (encore une!) lors d'une consultation où la patiente avait un ventre tellement énorme qu'on est parti voir à l'échographie ce qu'il y avait à l'intérieur. Bon, et bien il y avait 2 bébés.

Une patiente est venue consulter dans une autre pièce pour demander une IVG.

Elle vient d'arriver dans les camps, elle doit avoir 14 ou 15 ans. Elle est accompagnée d'une jeune femme (sa sœur ? Sa cousine ? Une amie?). Après un retard de règles qu'elle estime à 2 semaines, elle a fait un test de grossesse urinaire qui est revenu positif, elle ne souhaite pas cette première grossesse. Elle semble sereine dans ce choix. On fait son examen clinique pour estimer l'âge de la grossesse : environ 5-6 semaines.

Ici, pas de prise de sang ou d'échographie, juste une palpation et un toucher vaginal pour mesurer l'âge gestationnel. « On peut faire des IVG jusqu'à la taille d'un pamplemousse, après ce n'est plus possible. Là c'est une petite orange donc c'est bon. »

 

On lui donne les médicaments pour arrêter la grossesse et l'évacuer chez elle. Elle doit revenir consulter dans une semaine pour qu'elle choisisse son moyen de contraception : pilule ou implant. Son accompagnante dit qu'elle n'en aura pas besoin. La patiente regarde dans le vide, sans montrer d'émotion, elle a rangé les médicaments qu'on vient de lui donner sous ses habits.

Après leur départ, je demande plus d'explications : « Ça doit être un viol dans son pays d'origine, c'était son premier rapport. L'accompagnante a dit que ce serait son dernier. »

 


jeudi 3 février 2022

Choubô Châkal à cette nouvelle route !

Dans l'islam, le vendredi est un jour chômé, un peu comme notre dimanche européen.

Donc aujourd'hui, la grasse matinée n'était pas de refus !

Le programme de cette journée de repos était consacré à du tourisme. Autant vous prévenir tout de suite que ce fut étonnant...

Avec une partie de l'équipe de la guesthouse, nous sommes partis en ville pour visiter des temples. Après deux heure de routes cabossées, un panneau indique une déviation. Le chauffeur s'aventure dans le petit bouchon qui accompagne l'itinéraire alternatif. Nous attendons donc pour rouler sur... La plage. Dans le sable. À quelques centaines de mètres de l'océan.

C'est la folie des klaxons des tuk-tuks, la folie des gens qui hurlent et applaudissent à chaque passage de camionnettes ou de vans. On nous demande de sortir de notre voiture floquée à l'enseigne de notre association humanitaire (qui se voit fort) pour que la voiture ne s'enfonce pas trop dans le sable. Ça nous fait marrer de voir toute cette agitation, on dirait un parc d'attraction avec des gens qui poussent les tuk-tuks, les gens qui prennent des photos, qui rigolent en famille. L'ambiance est bon enfant.

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On remonte dans notre voiture et on parcourt les 4 kms en évitant de s'arrêter pour ne pas s'embourber. Pour reprendre la vraie route, il faut monter une petite « colline » de sable. Le chauffeur nous demande de sortir à nouveau, on attend notre tour pour passer. La file d'attente est longue et il n'y a qu'un véhicule à la fois qui peut monter ou descendre, une dizaine d'hommes aident à pousser les véhicules pour leur faire prendre de l'élan. Un tuk-tuk double tout le monde et met les gaz pour monter sans aide. Les hommes courent derrière lui, le font sortir de sa voiturette, lui hurle dessus et lui dise de redescendre. Il redescend tout penaud et se met derrière tout le monde.

Une voiture perd patience et s'élance à son tour, les mêmes hommes lui court après et comme le chauffeur ne sort pas de la voiture (il est arrivé en haut sans aide), un des hommes donne un énorme coup de pied dans le rétroviseur du véhicule, le rétroviseur pendouille. Le chauffeur sort de sa voiture en étant énervé, la dizaine d'hommes se regroupe autour de lui, certains hommes ont des machettes. L'homme coté passager sort de la voiture à son tour et donne, ce qui me semble être, une liasse de billets à l'un des hommes. Le chauffeur reprend le volant et la voiture s'en va. La dizaine d'hommes se retourne maintenant contre celui qui a donné un coup de pied dans le rétroviseur , ils hurlent, et ils l'entourent. Je vois qu'il prend des coups de ceinture au loin. Certains n'ont pas lâché leur machette. Je commence à prendre peur, mes compagnons de voyage aussi. Notre chauffeur nous a rejoint sur le sable et nous explique qu'il va faire demi-tour et qu'une autre voiture nous attend à environ 1km après ce barrage et qu'il vaut mieux qu'on y aille à pieds. Il nous explique que la voiture qui est passée avant est celle d'une autre association et que les hommes qui « aident » le font pour être payés. Il a peur qu'on prenne en grippe notre voiture.

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Alors on s'éloigne de ce groupe et on marche le long de la plage, tous ensemble, pour retrouver notre voiture. Elle arrive assez vite et on continue notre route pour aller visiter 2 temples. Ce sont des jolis temples mais après avoir fait autant de voiture, je me dis que je serais bien restée pénarde à la guesthouse.

 

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lundi 1 novembre 2021

Dàsa ou atteindre la délivrance

En ce jour férié où tout fonctionne au ralenti, les naissances s'enchaînent.

La future maman s'exprime davantage que celle d'avant pour l'arrivée de son premier enfant. Elle se roule littéralement par terre de douleur. Elle pleure, elle crie, je dirais qu'elle insulte presque sa matrone quand elle essaie de lui masser le dos.

Elle ne veut pas aller sur la table d'examen pour savoir où elle en est dans son travail, elle ne veut pas s'asseoir sur la chaise d'accouchement, elle supplie juste pour que les douleurs se terminent. Son mari l'attend à l'extérieur de la pièce. On lui propose qu'il vienne l'accompagner, elle hurle en levant les bras au ciel que c'est une véritable idée de merde (en gros).

Elle accouchera par terre, parce qu'elle aura décidé que c'était maintenant qu'elle pousserait. Ses cris feront fuir Regina et Chendra qui partiront en ricanant de la salle. Je resterai donc avec Molly, jeune sage-femme encore timide dont je n'ai pas encore dû entendre la voix depuis mon arrivée et avec cette femme qui fait des hautes vocalises depuis quelques heures.

L'accouchement se passera parfaitement bien, hormis mes tympans qui vibreront jusqu'au soir.

 

La troisième mère à accoucher ce jour-là est une quatrième pare (quatrième enfant), elle est à terme, a fait de nombreuses consultations au dispensaire, n'a pas de problème particulier. Une grande partie de sa famille l'attend dehors avec du linge et une casserole de riz.

Molly l'aide à accoucher, c'est sa fin de garde, elle est hyper enthousiaste pendant les efforts de poussée. L'enfant crie instantanément après sa naissance, elle l'emmitoufle sur sa mère. Tout le monde va bien.

Je sens Molly très émue et je lui fais un petit signe d'applaudissement.

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PS: La patiente voulait s'allonger comme cela, la matrone tente de l'aider à gérer ses douleurs.

Ksamâ pour s'entraider

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Aujourd'hui est un jour férié dans ce pays du bout du monde. Mais j'ai décidé d'aller travailler car le temps passe vite et parce qu'ici, le vendredi est l'équivalent de notre dimanche, c'est donc également un jour chômé.

Tous les habitants de la guesthouse sont endormis quand je pars rejoindre le chauffeur qui va m'emmener au dispensaire. J'ai acheté des sortes de crêpes indiennes au miel au petit marchand du coin, c'est trempé dans l'huile mais ça me plaît bien. Je donne une crêpe au chauffeur en me touchant le ventre et en gonflant mes joues. Il la prend en rigolant.

Le trajet est très rapide, je suis aux portes du dispensaire en moins de 15 minutes. Ce jour-là, les gardiens m'accueillent avec un regard d'étonnement et me font comprendre que je ne dois pas signer le registre des arrivées. Personne ne va vérifier les heures d'arrivées du personnel un jour férié puisqu'il est sensé être vide de travail.

 

Les salles de consultations sont vides, il n'y aucune patiente en attente. Je me dirige vers la salle d'accouchement où je retrouve Chendra et deux autres sages-femmes. Trois parturientes sont en travail.

 

La première future maman est allongée sur la table d'examen, sa matrone à coté d'elle, elle souffle silencieusement à intervalle régulier.

Son ventre me paraît plutôt imposant pour ce petit bout de femme. Les sages-femmes m'informent qu'elle est à dilatation complète et qu'elles sont trop contentes d'avoir fait la formation sur le siège hier car le bébé présente ses pieds en premier ! Je me dis que ceci explique pourquoi son ventre me paraît si gros.

La patiente pousse, les pieds sortent puis le bassin et le corps de l'enfant semble si petit, il est tout à fait en perpendiculaire par rapport à l'axe de sortie... Regina attend tranquillement devant cette progression, je lui dis (avec un peu de panique, je l'avoue) de saisir les hanches de l'enfant pour lui placer son dos en avant. En effet, si le dos se met vers l'arrière, cela empêche la tête de pouvoir sortir. Tout est une histoire d'angle avec les os du bassin et la mâchoire du bébé.

Regina s'exécute en tremblant, effectue une nouvelle manœuvre une fois la moitié de la tête dehors et l'enfant naît ! Il est minuscule mais il va relativement bien, Regina le pose sur la balance qui nous indique 1,8 kgs. Regina s'avance vers la patiente et s'apprête à tirer de toutes ses forces sur le cordon : elles m'ont dit qu'elle faisaient ça pour « éviter les hémorragies ». Cette technique n'a pas montré son efficacité, ni là bas, ni nul part ailleurs mais elles continuent de le faire par habitude j'imagine.

Je regarde la balance, la patiente encore sur la table avec le bout du cordon qui pendouille, son ventre qui me paraît encore gonflé et mon esprit fait tilt.

« Attends, attends Regina ! Regarde si il n'y en a pas un deuxième ! »

Elle examine la patiente, trifouille un peu et plein d'eau s'écoule le long de sa main. Elle vient de rompre une deuxième poche des eaux. Elle annonce qu'elle sent la tête d'un deuxième bébé. La patiente n'a pas le temps de comprendre quoi que ce soit qu'elle pousse à nouveau.

Un deuxième bébé naît, il ne va pas bien du tout et nécessite une réanimation. Chendra vire le premier bébé de la balance qui se trouve sur le bureau servant de table de réa à la matrone. On installe l'enfant sur la table, on lui fait plusieurs aspirations au mouche-nez, on ouvre la bouteille à oxygène et on lui insuffle ce qui en sort par un des deux accès adultes des lunettes (c'est trop espacé pour lui mettre correctement).

L'enfant finit par crier. Il est encore plus minuscule que son frère. 1,3 kgs.

La mère, qui doit avoir 15 ans à tout casser n'a aucune expression sur le visage. Pas de soulagement, pas de joie, pas de larmes, pas de cri, rien. Elle ne regarde pas les enfants qu'elle vient de mettre au monde dont elle ignorait qu'ils étaient deux il y a quelques instants.

Chendra appelle l'hôpital le plus proche pour demander le transfert de ces jumeaux prématurés. Il refuse de les prendre car c'est un jour férié. Le 2ème hôpital appelé refuse quand on leur dit qu'ils sont nés dans un camp de réfugiés « pas la place pour eux ». Le 3ème hôpital à 2h30 de route veut bien les prendre mais il ne reste plus qu'une couveuse de disponible. Chendra dit qu'ils sont si petits qu'ils peuvent aller dans la même couveuse. On place le plus petit sous la seule bouteille d'oxygène qui existe dans le dispensaire avec un masque adulte qui épouse largement la totalité de son visage.

Le transfert est acté et sera fait quelques heures plus tard, avec la maman, qui est toujours aussi stoïque.

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jeudi 19 novembre 2020

Sâhâyya car l'aide est précieuse

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Ce matin débute par une simulation sur un mannequin en plastique de l'accouchement par le siège (les fesses ou les pieds qui arrivent en premier, habituellement c'est la tête qui sort en premier). Les sages-femmes de la nuit restent 30 minutes en plus pour que les 2 équipes jour/nuit y assistent. Elles sont contentes de montrer ce qu'elles ont déjà appris à l'école même si la plupart n'en ont encore jamais vu.

La profession de sage-femme existe officiellement depuis 3 ans, les sages-femmes qui sont autour de moi sont donc la deuxième promotion à sortir de l'école. La formation dure 2 ans et est uniquement théorique, la pratique vient en même temps que les premiers accouchements. Elles ont un livre d'obstétrique et de pédiatrie digne d'une encyclopédie, tout y est écrit en anglais et si toutes les sages-femmes ont de très bonnes notions d'anglais, peu savent le comprendre en le lisant (l'alphabet de leur langue natale n'étant pas le même).

Chendra est une sage-femme de la première promotion, elle a été nommée référente quand le dispensaire s'est agrandi. Elle continue de pratiquer en consultation et en salle d'accouchement. Elle a le même âge que les autres sages-femmes mais bénéficie d'une plus grande expérience qui l'amène à être celle qui prend le relais quand il y a une situation déroutante ou difficile.

Avant la profession de sage-femme, les femmes accouchaient avec l'aide de matrones, ce sont des femmes, des accoucheuses traditionnelles qui n'ont pas de bagage médical mais qui ont eu de nombreux enfants elle-même. Toutes les études ont montré qu'il est aussi dangereux d'accoucher avec une matrone que sans personne. Les décès maternels et des nouveaux-nés ne sont pas rares : les matrones ne savent pas détecter lorsque la situation dérape. Mais comme la plupart des naissances du monde entier se déroulent normalement, les accoucheuses traditionnelles ne sont pas toujours remises en question dans leur fonctionnement. Le but de poster des sages-femmes diplômées du pays d'adoption dans ces camps est aussi de montrer aux accoucheuses traditionnelles que la naissance peut être faite dans un endroit sécuritaire où elles ont également leur place. Elles parlent le même dialecte que les futures mères, elles connaissent leurs coutumes et ont acquis un savoir extrêmement puissant sur la gestion de la douleur et sur l'aide à l'allaitement. Les matrones sont donc autorisées à rester avec la parturiente en salle de naissance et après, pour l'aider à gérer les douleurs, la laver, la nourrir, l'encourager, et pour le post-partum.

Les matrones permettent également au dispensaire de « recruter les patientes », le bouche-à-oreille fonctionne à merveille et le nombre de consultations explose tout comme le nombre d'accouchements. Un mini-bus fait le tour des 2 camps alentour chaque jour pour amener les femmes enceintes en consultation et les ramener dans leur bloc. Les matrones ont aussi le numéro de téléphone du chauffeur pour l'appeler n'importe quand si une femme souhaite accoucher au dispensaire.

 

Une patiente vient en travail, elle n'a pas le temps de s'installer sur la chaise pour accoucher, elle se retrouve donc par terre. Le cordon ombilical est très serré autour du cou de l'enfant, la sage-femme qui s'occupe de la patiente constate que l'enfant ne sort pas, même quand la mère pousse le plus fort possible.

Elle se retourne vers moi paniquée, le cordon étrangle l'enfant. Je lui dis de couper le cordon en lui montrant les ciseaux qui sont à coté d'elle, elle tremble et relâche les ciseaux en me donnant la place. La tête du bébé devient bleue. Je coupe le cordon, l'enfant naît. Chendra arrive à ce moment-là et frictionne vigoureusement le bébé avec un lange.

Le nouveau-né crie, il devient un peu plus rose. La sage-femme me dit qu'elle a eu peur de lui couper l'oreille.

A perte de vue