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Naissances du Monde

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Naissances du Monde
  • A l'origine, nous partions aider les naissances Cambodgiennes en septembre 2014 en tant qu'étudiantes sages-femmes. Aujourd'hui diplômées, nous parcourons les naissances de contrées plus ou moins lointaines. Et nous en apprenons tous les jours !
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4 février 2022

Kàla et demain sera un jour meilleur

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Cinquante-sept consultations aujourd'hui.

J'ai eu l'impression que c'était mieux organisé que depuis que je suis arrivée. Les sages-femmes s'étaient mises par deux dans chaque salle de consultation et elles se répartissaient les examens cliniques. Ce système m'a paru beaucoup plus aéré !

Pas d'accouchement mais la découverte d'une grossesse gémellaire (encore une!) lors d'une consultation où la patiente avait un ventre tellement énorme qu'on est parti voir à l'échographie ce qu'il y avait à l'intérieur. Bon, et bien il y avait 2 bébés.

Une patiente est venue consulter dans une autre pièce pour demander une IVG.

Elle vient d'arriver dans les camps, elle doit avoir 14 ou 15 ans. Elle est accompagnée d'une jeune femme (sa sœur ? Sa cousine ? Une amie?). Après un retard de règles qu'elle estime à 2 semaines, elle a fait un test de grossesse urinaire qui est revenu positif, elle ne souhaite pas cette première grossesse. Elle semble sereine dans ce choix. On fait son examen clinique pour estimer l'âge de la grossesse : environ 5-6 semaines.

Ici, pas de prise de sang ou d'échographie, juste une palpation et un toucher vaginal pour mesurer l'âge gestationnel. « On peut faire des IVG jusqu'à la taille d'un pamplemousse, après ce n'est plus possible. Là c'est une petite orange donc c'est bon. »

 

On lui donne les médicaments pour arrêter la grossesse et l'évacuer chez elle. Elle doit revenir consulter dans une semaine pour qu'elle choisisse son moyen de contraception : pilule ou implant. Son accompagnante dit qu'elle n'en aura pas besoin. La patiente regarde dans le vide, sans montrer d'émotion, elle a rangé les médicaments qu'on vient de lui donner sous ses habits.

Après leur départ, je demande plus d'explications : « Ça doit être un viol dans son pays d'origine, c'était son premier rapport. L'accompagnante a dit que ce serait son dernier. »

 

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3 février 2022

Choubô Châkal à cette nouvelle route !

Dans l'islam, le vendredi est un jour chômé, un peu comme notre dimanche européen.

Donc aujourd'hui, la grasse matinée n'était pas de refus !

Le programme de cette journée de repos était consacré à du tourisme. Autant vous prévenir tout de suite que ce fut étonnant...

Avec une partie de l'équipe de la guesthouse, nous sommes partis en ville pour visiter des temples. Après deux heure de routes cabossées, un panneau indique une déviation. Le chauffeur s'aventure dans le petit bouchon qui accompagne l'itinéraire alternatif. Nous attendons donc pour rouler sur... La plage. Dans le sable. À quelques centaines de mètres de l'océan.

C'est la folie des klaxons des tuk-tuks, la folie des gens qui hurlent et applaudissent à chaque passage de camionnettes ou de vans. On nous demande de sortir de notre voiture floquée à l'enseigne de notre association humanitaire (qui se voit fort) pour que la voiture ne s'enfonce pas trop dans le sable. Ça nous fait marrer de voir toute cette agitation, on dirait un parc d'attraction avec des gens qui poussent les tuk-tuks, les gens qui prennent des photos, qui rigolent en famille. L'ambiance est bon enfant.

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On remonte dans notre voiture et on parcourt les 4 kms en évitant de s'arrêter pour ne pas s'embourber. Pour reprendre la vraie route, il faut monter une petite « colline » de sable. Le chauffeur nous demande de sortir à nouveau, on attend notre tour pour passer. La file d'attente est longue et il n'y a qu'un véhicule à la fois qui peut monter ou descendre, une dizaine d'hommes aident à pousser les véhicules pour leur faire prendre de l'élan. Un tuk-tuk double tout le monde et met les gaz pour monter sans aide. Les hommes courent derrière lui, le font sortir de sa voiturette, lui hurle dessus et lui dise de redescendre. Il redescend tout penaud et se met derrière tout le monde.

Une voiture perd patience et s'élance à son tour, les mêmes hommes lui court après et comme le chauffeur ne sort pas de la voiture (il est arrivé en haut sans aide), un des hommes donne un énorme coup de pied dans le rétroviseur du véhicule, le rétroviseur pendouille. Le chauffeur sort de sa voiture en étant énervé, la dizaine d'hommes se regroupe autour de lui, certains hommes ont des machettes. L'homme coté passager sort de la voiture à son tour et donne, ce qui me semble être, une liasse de billets à l'un des hommes. Le chauffeur reprend le volant et la voiture s'en va. La dizaine d'hommes se retourne maintenant contre celui qui a donné un coup de pied dans le rétroviseur , ils hurlent, et ils l'entourent. Je vois qu'il prend des coups de ceinture au loin. Certains n'ont pas lâché leur machette. Je commence à prendre peur, mes compagnons de voyage aussi. Notre chauffeur nous a rejoint sur le sable et nous explique qu'il va faire demi-tour et qu'une autre voiture nous attend à environ 1km après ce barrage et qu'il vaut mieux qu'on y aille à pieds. Il nous explique que la voiture qui est passée avant est celle d'une autre association et que les hommes qui « aident » le font pour être payés. Il a peur qu'on prenne en grippe notre voiture.

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Alors on s'éloigne de ce groupe et on marche le long de la plage, tous ensemble, pour retrouver notre voiture. Elle arrive assez vite et on continue notre route pour aller visiter 2 temples. Ce sont des jolis temples mais après avoir fait autant de voiture, je me dis que je serais bien restée pénarde à la guesthouse.

 

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1 novembre 2021

Dàsa ou atteindre la délivrance

En ce jour férié où tout fonctionne au ralenti, les naissances s'enchaînent.

La future maman s'exprime davantage que celle d'avant pour l'arrivée de son premier enfant. Elle se roule littéralement par terre de douleur. Elle pleure, elle crie, je dirais qu'elle insulte presque sa matrone quand elle essaie de lui masser le dos.

Elle ne veut pas aller sur la table d'examen pour savoir où elle en est dans son travail, elle ne veut pas s'asseoir sur la chaise d'accouchement, elle supplie juste pour que les douleurs se terminent. Son mari l'attend à l'extérieur de la pièce. On lui propose qu'il vienne l'accompagner, elle hurle en levant les bras au ciel que c'est une véritable idée de merde (en gros).

Elle accouchera par terre, parce qu'elle aura décidé que c'était maintenant qu'elle pousserait. Ses cris feront fuir Regina et Chendra qui partiront en ricanant de la salle. Je resterai donc avec Molly, jeune sage-femme encore timide dont je n'ai pas encore dû entendre la voix depuis mon arrivée et avec cette femme qui fait des hautes vocalises depuis quelques heures.

L'accouchement se passera parfaitement bien, hormis mes tympans qui vibreront jusqu'au soir.

 

La troisième mère à accoucher ce jour-là est une quatrième pare (quatrième enfant), elle est à terme, a fait de nombreuses consultations au dispensaire, n'a pas de problème particulier. Une grande partie de sa famille l'attend dehors avec du linge et une casserole de riz.

Molly l'aide à accoucher, c'est sa fin de garde, elle est hyper enthousiaste pendant les efforts de poussée. L'enfant crie instantanément après sa naissance, elle l'emmitoufle sur sa mère. Tout le monde va bien.

Je sens Molly très émue et je lui fais un petit signe d'applaudissement.

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PS: La patiente voulait s'allonger comme cela, la matrone tente de l'aider à gérer ses douleurs.

1 novembre 2021

Ksamâ pour s'entraider

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Aujourd'hui est un jour férié dans ce pays du bout du monde. Mais j'ai décidé d'aller travailler car le temps passe vite et parce qu'ici, le vendredi est l'équivalent de notre dimanche, c'est donc également un jour chômé.

Tous les habitants de la guesthouse sont endormis quand je pars rejoindre le chauffeur qui va m'emmener au dispensaire. J'ai acheté des sortes de crêpes indiennes au miel au petit marchand du coin, c'est trempé dans l'huile mais ça me plaît bien. Je donne une crêpe au chauffeur en me touchant le ventre et en gonflant mes joues. Il la prend en rigolant.

Le trajet est très rapide, je suis aux portes du dispensaire en moins de 15 minutes. Ce jour-là, les gardiens m'accueillent avec un regard d'étonnement et me font comprendre que je ne dois pas signer le registre des arrivées. Personne ne va vérifier les heures d'arrivées du personnel un jour férié puisqu'il est sensé être vide de travail.

 

Les salles de consultations sont vides, il n'y aucune patiente en attente. Je me dirige vers la salle d'accouchement où je retrouve Chendra et deux autres sages-femmes. Trois parturientes sont en travail.

 

La première future maman est allongée sur la table d'examen, sa matrone à coté d'elle, elle souffle silencieusement à intervalle régulier.

Son ventre me paraît plutôt imposant pour ce petit bout de femme. Les sages-femmes m'informent qu'elle est à dilatation complète et qu'elles sont trop contentes d'avoir fait la formation sur le siège hier car le bébé présente ses pieds en premier ! Je me dis que ceci explique pourquoi son ventre me paraît si gros.

La patiente pousse, les pieds sortent puis le bassin et le corps de l'enfant semble si petit, il est tout à fait en perpendiculaire par rapport à l'axe de sortie... Regina attend tranquillement devant cette progression, je lui dis (avec un peu de panique, je l'avoue) de saisir les hanches de l'enfant pour lui placer son dos en avant. En effet, si le dos se met vers l'arrière, cela empêche la tête de pouvoir sortir. Tout est une histoire d'angle avec les os du bassin et la mâchoire du bébé.

Regina s'exécute en tremblant, effectue une nouvelle manœuvre une fois la moitié de la tête dehors et l'enfant naît ! Il est minuscule mais il va relativement bien, Regina le pose sur la balance qui nous indique 1,8 kgs. Regina s'avance vers la patiente et s'apprête à tirer de toutes ses forces sur le cordon : elles m'ont dit qu'elle faisaient ça pour « éviter les hémorragies ». Cette technique n'a pas montré son efficacité, ni là bas, ni nul part ailleurs mais elles continuent de le faire par habitude j'imagine.

Je regarde la balance, la patiente encore sur la table avec le bout du cordon qui pendouille, son ventre qui me paraît encore gonflé et mon esprit fait tilt.

« Attends, attends Regina ! Regarde si il n'y en a pas un deuxième ! »

Elle examine la patiente, trifouille un peu et plein d'eau s'écoule le long de sa main. Elle vient de rompre une deuxième poche des eaux. Elle annonce qu'elle sent la tête d'un deuxième bébé. La patiente n'a pas le temps de comprendre quoi que ce soit qu'elle pousse à nouveau.

Un deuxième bébé naît, il ne va pas bien du tout et nécessite une réanimation. Chendra vire le premier bébé de la balance qui se trouve sur le bureau servant de table de réa à la matrone. On installe l'enfant sur la table, on lui fait plusieurs aspirations au mouche-nez, on ouvre la bouteille à oxygène et on lui insuffle ce qui en sort par un des deux accès adultes des lunettes (c'est trop espacé pour lui mettre correctement).

L'enfant finit par crier. Il est encore plus minuscule que son frère. 1,3 kgs.

La mère, qui doit avoir 15 ans à tout casser n'a aucune expression sur le visage. Pas de soulagement, pas de joie, pas de larmes, pas de cri, rien. Elle ne regarde pas les enfants qu'elle vient de mettre au monde dont elle ignorait qu'ils étaient deux il y a quelques instants.

Chendra appelle l'hôpital le plus proche pour demander le transfert de ces jumeaux prématurés. Il refuse de les prendre car c'est un jour férié. Le 2ème hôpital appelé refuse quand on leur dit qu'ils sont nés dans un camp de réfugiés « pas la place pour eux ». Le 3ème hôpital à 2h30 de route veut bien les prendre mais il ne reste plus qu'une couveuse de disponible. Chendra dit qu'ils sont si petits qu'ils peuvent aller dans la même couveuse. On place le plus petit sous la seule bouteille d'oxygène qui existe dans le dispensaire avec un masque adulte qui épouse largement la totalité de son visage.

Le transfert est acté et sera fait quelques heures plus tard, avec la maman, qui est toujours aussi stoïque.

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19 novembre 2020

Sâhâyya car l'aide est précieuse

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Ce matin débute par une simulation sur un mannequin en plastique de l'accouchement par le siège (les fesses ou les pieds qui arrivent en premier, habituellement c'est la tête qui sort en premier). Les sages-femmes de la nuit restent 30 minutes en plus pour que les 2 équipes jour/nuit y assistent. Elles sont contentes de montrer ce qu'elles ont déjà appris à l'école même si la plupart n'en ont encore jamais vu.

La profession de sage-femme existe officiellement depuis 3 ans, les sages-femmes qui sont autour de moi sont donc la deuxième promotion à sortir de l'école. La formation dure 2 ans et est uniquement théorique, la pratique vient en même temps que les premiers accouchements. Elles ont un livre d'obstétrique et de pédiatrie digne d'une encyclopédie, tout y est écrit en anglais et si toutes les sages-femmes ont de très bonnes notions d'anglais, peu savent le comprendre en le lisant (l'alphabet de leur langue natale n'étant pas le même).

Chendra est une sage-femme de la première promotion, elle a été nommée référente quand le dispensaire s'est agrandi. Elle continue de pratiquer en consultation et en salle d'accouchement. Elle a le même âge que les autres sages-femmes mais bénéficie d'une plus grande expérience qui l'amène à être celle qui prend le relais quand il y a une situation déroutante ou difficile.

Avant la profession de sage-femme, les femmes accouchaient avec l'aide de matrones, ce sont des femmes, des accoucheuses traditionnelles qui n'ont pas de bagage médical mais qui ont eu de nombreux enfants elle-même. Toutes les études ont montré qu'il est aussi dangereux d'accoucher avec une matrone que sans personne. Les décès maternels et des nouveaux-nés ne sont pas rares : les matrones ne savent pas détecter lorsque la situation dérape. Mais comme la plupart des naissances du monde entier se déroulent normalement, les accoucheuses traditionnelles ne sont pas toujours remises en question dans leur fonctionnement. Le but de poster des sages-femmes diplômées du pays d'adoption dans ces camps est aussi de montrer aux accoucheuses traditionnelles que la naissance peut être faite dans un endroit sécuritaire où elles ont également leur place. Elles parlent le même dialecte que les futures mères, elles connaissent leurs coutumes et ont acquis un savoir extrêmement puissant sur la gestion de la douleur et sur l'aide à l'allaitement. Les matrones sont donc autorisées à rester avec la parturiente en salle de naissance et après, pour l'aider à gérer les douleurs, la laver, la nourrir, l'encourager, et pour le post-partum.

Les matrones permettent également au dispensaire de « recruter les patientes », le bouche-à-oreille fonctionne à merveille et le nombre de consultations explose tout comme le nombre d'accouchements. Un mini-bus fait le tour des 2 camps alentour chaque jour pour amener les femmes enceintes en consultation et les ramener dans leur bloc. Les matrones ont aussi le numéro de téléphone du chauffeur pour l'appeler n'importe quand si une femme souhaite accoucher au dispensaire.

 

Une patiente vient en travail, elle n'a pas le temps de s'installer sur la chaise pour accoucher, elle se retrouve donc par terre. Le cordon ombilical est très serré autour du cou de l'enfant, la sage-femme qui s'occupe de la patiente constate que l'enfant ne sort pas, même quand la mère pousse le plus fort possible.

Elle se retourne vers moi paniquée, le cordon étrangle l'enfant. Je lui dis de couper le cordon en lui montrant les ciseaux qui sont à coté d'elle, elle tremble et relâche les ciseaux en me donnant la place. La tête du bébé devient bleue. Je coupe le cordon, l'enfant naît. Chendra arrive à ce moment-là et frictionne vigoureusement le bébé avec un lange.

Le nouveau-né crie, il devient un peu plus rose. La sage-femme me dit qu'elle a eu peur de lui couper l'oreille.

A perte de vue

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12 novembre 2020

Âja pour un jour nouveau

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Le trajet en mini-bus de la guesthouse vers le dispensaire est court en terme de distance mais tellement long en temps ! Il y a des embouteillages de partout et la voiture s'arrête à chaque coin de rue pour récupérer des gens travaillant au dispensaire. Je crois qu'il doit y avoir 10kms et on met 45 minutes...

En arrivant au dispensaire, les sages-femmes de la nuit nous disent qu'elles ont eu 2 accouchements qui se sont bien passés. On m'annonce qu'aujourd'hui je vais « visiter » les camps. Je pars donc avec l'une des sages-femmes dans une voiture.

Il n'y a qu'une seule route en terre qui fait le tour des camps, les drapeaux jaunes indiquent dans quel camp on se trouve et les drapeaux bleus indiquent dans quel bloc on est. Il y a quelques écoles, un petit marché à ciel ouvert, quelques mares d'eau stagnante, des petits ponts, des petits baraquements, des plus grands baraquements et pas mal de monde dans les ruelles, surtout des enfants. J'oberve notamment 2 enfants, de 5 ou 6 ans, jouant dans l'une des mares d'eau verte avec un tissu bien trop grand en guise de vêtements, ils ne portent rien d'autre sur eux.

On estime à un million de personnes réfugiées sur cette terre de 20 km² (superficie de Rouen ou de Chambéry). Ces personnes fuient le génocide voisin, traversent le fleuve quand ils n'ont pas été tué et sont ensuite embarquées par les autorités du pays où ils se trouvent pour être « regroupés » dans un seul endroit. Leur pays d'adoption est encore plus pauvre que celui qu'ils ont fui, seules les associations humanitaires leur permettent de survivre.

 

On m'a ensuite ramené vers les salles de consultations prénatales où, comme la veille, environ 40 femmes enceintes attendaient leur consultation.

Les consultations sont brèves et se font à la chaîne avec 3 femmes enceintes en même temps dans la même petite pièce : une première sage-femme pose des questions à la parturiente pendant qu'une deuxième en ausculte une autre (mesure de la hauteur utérine et bruits du cœur au stéthoscope de Pinard) et qu'une troisième donne des médicaments à une autre parturiente et clôture son dossier. Les sages-femmes ne chôment pas et tiennent bon jusqu'au milieu de l'après-midi, sans boire et sans manger. Pourtant sous la tôle, ça tape !

 

Les patientes se présentent avec un petit carton plié où sont notées les informations basiques de grossesse : date des consultations avec petit résumé et les sérologies si il y en a eu. On note aussi le numéro de leur camp et les lettres de leur bloc ainsi que leur nom et prénom. Je suis interpellée par une autre case en dessous du nom qui n'est pas souvent remplie par les sages-femmes et j'apprends que celle-ci est réservée au nom et prénom du mari.

On m'annonce que quand cette case n'est pas remplie, c'est soit parce que les femmes sont enceintes suite à un viol dans leur pays d'origine soit parce que leur mari a été tué dans le génocide.

Les interruptions de grossesses sont autorisées dans le dispensaire mais très peu de femmes y ont recours, la religion leur interdit d'y avoir accès.

Les patientes ne paraissent pas seulement jeunes, elles le sont, des jeunes femmes de 15 ou 16 ans, cela devait être 30% des consultations.

Pour la plupart des femmes enceintes, elles n'ont pas la notion des dates, souvent elles ne savent pas lire et souvent les jours passent et se ressemblent. Elles ne savent donc pas vraiment dater leurs dernières règles. On estime donc leur début de grossesse en fonction de la hauteur utérine, du ramadan (un peu avant, un peu après ?) et de la saison des pluies. Parce qu'en plus de vivre dans un environnement pas des plus sécuritaires, voilà t-il pas que la saison des pluies peut devenir cyclonique...

 

En consultation, je me suis demandée ce qu'étaient les 2 sachets de poudre qu'on leur donnait systématiquement. Ce sont des sachets de réhydratation à diluer dans 2L d'eau. Les femmes sont quasiment toutes dénutries là bas. Elles manquent de calcium et de protéines.

J'ai aussi compris au fil de ma mission pourquoi il y avait tant de femmes enceintes qui venaient consulter tous les 15 jours et pas tous les mois : on leur donne des médicaments et notamment du fer et du calcium pour 15 jours seulement. Et l'OMS avait un programme de prévention contre la malnutrition chez les femmes enceintes qui permettait à celles-ci d'avoir un sac de nourriture supplémentaire si elles consultaient au moins tous les mois.

 

Cette première journée de consultation était humainement éreintante mais remplie d'enseignements. Cependant, elle ne reflète que MA vision et je suis consciente de ma non-expertise de ce terrain particulier.

Le proverbe « Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson » a toute son importance ! L'une de mes missions était le compagnonnage des sages-femmes dans les consultations et les accouchements, pas de faire à leur place. Il n'y aura donc pas de récit de supergirl qui sauve la moitié de l'humanité. Les superhéros, ce sont ceux/celles qui survivent et ceux/celles qui font en sorte d'adoucir leur quotidien, au quotidien.

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8 novembre 2020

Jhumki ou la dangerosité de la vie

Le camp de réfugiés

La route est longue et cabossée.

Je regarde les alentours en tentant de me remémorer les quelques mots que j'ai appris en partant : « Choubo chakal » Bonjour !, « Donobat » Merci !, « Ham » oui, « Na » non, « Ek, Doué, Tin » 1, 2, 3, « Chagotom » De rien.

Pleins de petites maisons en tôles ou en bambous longent le trajet, la route est poussiéreuse et jonchée de monticules de déchets en plastique avec des vaches qui tentent d'y trouver à manger. On finit par fermer les fenêtres car la poussière rentre dans la voiture.

Après 1h30 de route, on me dépose dans une maison au milieu des rizières, un gardien est à la porte et m'accompagne vers le responsable de ma mission. Il me fait un long topo sur la sécurité lors de celle-ci puis m'indique la chambre dans laquelle je peux m'installer. Je partage la chambre avec une autre sage-femme qui n'a pas pu travailler depuis 2 jours car elle est malade.

La maison est grande, l'espace commun est simple et rempli de papiers et d'ordinateurs, le jardin est clôturé par d'immenses murs, « parfois le soir on joue au badminton avec les traducteurs ».

Après avoir mangé avec l'équipe, je pars dans les camps accompagnée de mon traducteur pour découvrir l'environnement dans lequel je vais travailler ces prochaines semaines.

On part en 4x4, sur le même genre de route que le matin puis on entre dans la campagne, les rizières se font plus présentes et on passe quelques villages.

On arrive sur une route toujours poussiéreuse avec deux miradors au loin, des grandes tentes blanches se trouvent juste à côté des points de surveillance. Des gardes se tiennent devant les tentes, ils sont armés. Je ne sais pas si ce sont des fils barbelés tout autour ou bien des fils électriques. On monte une petite colline, on croise beaucoup de voitures/camionnettes/minibus floqués d'autocollants associatifs. Arrivés devant les miradors, le traducteur m'annonce qu'on est entré dans les camps.

Une longue file d'attente de personnes en haillons se tient au loin devant une tente avec une croix rouge dessus, « ils attendent toute la journée les paquets de nourriture ».

Il n'y a pas d'animaux, la route est plutôt propre, des baraquements bleus se tiennent à perte de vue. Il y a des petits drapeaux bleus et jaunes un peu partout avec des numéros dessus. Je vois quelques échoppes en bambous et avec des bâches où des victuailles se battent en duel sur le comptoir.

On s'arrête. On est arrivé à l'hôpital où je vais travailler. Le dispensaire est reconnaissable grâce au panneau qui l'indique devant. Deux gardiens armés me demandent d'inscrire mon nom sur le registre de l'accueil. On toque à un bureau et on m'annonce que le directeur va me faire la visite.

La visite est plutôt rapide, les premiers baraquements en tôle à l'entrée sont pour les consultations de pédiatrie et les consultations générales. Le couloir devant ces bureaux est bondé, des personnes assises par terre, allongées par terre, avec un bébé hurlant dans leurs bras. Ces mêmes personnes me regardent avec insistance. On dit bonjour aux équipes sur place dans les bureaux de consultation. Toutes les équipes sont accueillantes.

On descend quelques marches pour arriver vers 2 tentes, on ouvre une tente et je retrouve le médecin de la veille en pleine consultation. Ces 2 nouvelles tentes sont là pour pallier à la hausse du nombre de consultations depuis quelques semaines : il y a une vague de varicelle en ce moment et il fallait séparer ceux qui consultent pour ça et les autres.

On redescend encore quelques marches et une vingtaine de femmes attendent au soleil, accroupies par terre devant un baraquement. On entre dans le baraquement et une trentaine de femmes sont agglutinées à l'intérieur. C'est la salle d'attente des consultations prénatales.

2 autres salles se trouvent à l'intérieur où les sages-femmes font leurs consultations, la référente Chandra me voit et prend le relais pour la visite.

Chandra est une petite jeune femme de 22 ans à lunettes, mince, avec des traits fins et un accent moins prononcé que le traducteur, elle porte un voile rose bonbon et a une blouse tout aussi rose au dessus de son sari. Elle s'exprime avec fluidité et me met à l'aise tout de suite.

Elle me prend par le bras et me dit qu'une sage-femme a besoin de moi en salle de naissance.

On fait donc demi-tour dans la salle d'attente, les 4 autres sages-femmes présentes ont juste eu le temps de lever la tête vers moi et de me faire un signe de bienvenue avant que je ne reparte.

Sur le chemin, elle me montre 2 préfabriqués : un pour les consultations d'échographie et un autre qui ne sert pas car il y fait trop chaud pour y mettre des patientes.

On arrive dans un bâtiment en béton cette fois, pleins de petits souliers jonchent l'entrée, je comprends qu'il faut donc se déchausser (La prochaine fois, je viendrai en savates).

Dans la première salle, il y a 3 lits simples où 2 mamans sont allongées avec leurs bébés et 4 autres femmes se tiennent assises sur le dernier lit. Elles me font coucou mais je n'ai pas le temps de comprendre qui elles sont car Chandra me tient par le bras.

La deuxième salle est la salle d'accouchement, elle fait environ 20m², il y a une chaise percée dans un coin, une table d'examen dans un autre coin avec une femme très enceinte dessus, une table faisant office de bureau et une grande armoire avec pleins de boites en plastique dedans. Un lavabo se trouve juste à côté d'une porte menant à une petite salle de bain avec toilettes à la turc et un lavabo à ras du sol avec un petit seau en plastique rouge.

En me voyant, la sage-femme discute avec Chandra avec de grands gestes, mimant un gros ventre et montrant la patiente sur la table d'examen. Chandra me traduit en disant qu'elle ne comprend pas pourquoi la forme du ventre de la patiente est en cœur pendant la contraction et que la patiente est à dilatation complète mais que l'enfant ne descend pas alors que ça fait 30 minutes qu'elle pousse.

Je suis impressionnée de constater que la femme sur le point d'accoucher ne bronche pas et pousse en silence pendant ses contractions (sans péridurale bien sûr). Effectivement, son ventre a une forme peu commune. Je demande à la sage-femme, qui parle un peu anglais, si elle sent une tête lors de son toucher vaginal ou si elle sent des pieds ou des fesses. Elle me dit qu'elle sent une tête. Je lui demande si elle a l'impression que la tête est très grosse, elle me dit qu'elle lui paraît plutôt petite. Je lui propose d'amener l'appareil d'échographie pour comprendre.

Elle pose la sonde et m'annonce fièrement devant l'image que c'est bien une présentation céphalique. Je prends la sonde d'écho et je remonte un peu plus haut. Une deuxième tête. Je vais d'un coté puis de l'autre : Un cœur, deux cœurs. Et là, elle dit à voix haute paniquée « Oh my god, oh my god, 2 babies ! ».

On appelle la gynécologue de garde, surprise de me voir. On lui expose la situation. La gynécologue nous dit de mettre une perfusion d'ocytocine, de continuer de la faire pousser et elle s'en va...

La sage-femme pose une voie veineuse et je lui dis de ne pas mettre l'ocytocine tout de suite. On fait pousser la patiente une demi-heure de plus et le premier jumeau ne descend pas d'un poil. On rappelle la gynécologue et je lui dis que j'ai l'impression à l'échographie que les 2 têtes sont imbriquées l'une dans l'autre et qu'il est possible que les jumeaux soient dans la même poche, ce qui contre-indiquerait l'accouchement par voie basse. Elle me dit qu'elle n'y connaît rien en échographie, qu'elle n'a jamais eu de formation et que donc elle me croit et qu'on va faire une césarienne.

2h10.

2h10 entre la décision de césarienne et l'extraction des jumeaux.

On a eu le temps de s'y préparer... Et de constater qu'il n'y a pas beaucoup de matériel pour la réanimation. Une poire pour aspirer (un mouche-nez). Un ballon taille adulte pour ventiler à l'air qui est scotché à l'arrache pour éviter les fuites d'air. Je trépigne. À un moment, j'ose demander à la gynécologue si elle a besoin d'aide car je sais que le médecin que j'ai rencontré la veille est chirurgien et il m'a dit qu'il avait fait de nombreuses césariennes lors de ces précédentes missions. J'ai juste entendu de sa voix tremblotante que c'est sa première césarienne.

Je suis partie en courant chercher le médecin dans la tente. Il est venu, tout content de quitter ses consultations de varicelle et s'est habillé pour aider à l'intervention. La gynécologue ne l'a pas autorisé à toucher à un seul instrument. Elle semblait ne pas vouloir écouter ses conseils. Et l'intervention a donc duré 2h10.

La première jumelle naît et va plutôt bien, Chandra l'emmitoufle dans du coton et attend le suivant. La deuxième jumelle naît et va plutôt bien aussi, on l’emmitoufle de coton et on part avec les bébés dans les bras dans le baraquement du pédiatre. Le pédiatre les pèse : 1,7 et 1,8 kgs. Elles vont bien. Il leur prescrit des gouttes pour les yeux et nous dit qu'il faut qu'elles mangent rapidement. En repartant avec les petites dans les bras, 2 femmes nous attendent devant le bloc de césarienne et les prennent avec émotions dans leurs bras. Je comprends que l'une d'elle est la sœur de la patiente et l'autre est l'accoucheuse traditionnelle qui avait amené la patiente. Elles câlinent les jumelles en attendant leur mère.

La mère sort un peu groggy de la césarienne sur un brancard fait d'un lange tendu entre deux bambous, ce sont l'anesthésiste et la gynécologue qui portent la patiente. Une fois la patiente installée dans un lit, l'accoucheuse traditionnelle vient lui montrer ses bébés et vient exprimer son colostrum qu'elle met dans une cuillère pour le donner aux nouveaux-nés.

Chandra m'explique qu'ici, c'est très mal vu que des hommes médecins soignent des femmes. Que seules les femmes peuvent toucher d'autres femmes sauf si ce sont leur mari. Je lui demande pourquoi l'anesthésiste qui a endormi la patiente est un homme, elle me dit qu'il n'existe certainement pas de femme anesthésiste.

La gynécologue est très satisfaite de son intervention, le chirurgien semble dépité.

Il n'y avait qu'un seul placenta et il n'y avait qu'une poche des eaux pour les deux jumelles. Je viens donc d'assister pour la première fois de ma vie à la naissance de jumelles d'une grossesse monochoriale-monoamniotique (0,013% des grossesses). Je viens d'assister pour la première fois de ma vie à un accouchement dans un dispensaire au milieu d'un camp de réfugiés de plus de 1 million de personnes.

 

Un mini-bus m'attend à l'entrée de l'hôpital pour retourner dans la maison du matin. Je retrouve le directeur de l'hôpital et mon traducteur dans la voiture. On s'arrête sur le chemin du retour pour acheter des volants de badminton. La rumeur a fait son chemin, les guides et les traducteurs m'attendent avec une raquette dans le jardin où ils ont installé un filet fait-maison.

On fait un 1 contre deux (moi toute seule contre 2 traducteurs), les gardiens et les chauffeurs ont installé des chaises pour nous regarder et nous applaudissent quand il y a de l'action. Leurs rires résonnent dans la cour et je suis heureuse d'être ici.

toutes les photos prises ont été en accord avec la mère et les équipes présentes

8 novembre 2020

Hasapàtàla ou le trajet approximatif

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Ma première impression a été que c'était le bazar.

Je cherchais nerveusement mon guide dont je ne connaissais que le prénom derrière tous les regards braqués sur moi dans ce petit aéroport de campagne, où un tracteur venait de récupérer les bagages en soute. Pas de tapis roulant, juste une remorque en métal retenant les quelques bagages en soute des passagers qui venaient de débarquer du petit avion de 30 places.

Après plus de 40h de trajet dont quasiment 6h bloquée à l'aéroport (une histoire rocambolesque mais pas très glorieuse), mon cerveau avait du mal à se concentrer sur tous ces visages qui me regardaient « Je suis la seule européenne ici », « Et j'ai un débardeur, ils me regardent tous ». En passant dans la petite foule devant la grille de l'aéroport, les gens touchaient mes bras en parlant fort dans une langue que je ne comprenais pas.

Un jeune homme m'a finalement happé en criant mon prénom. Petit soulagement de savoir qu'après tout ce périple, on m'attendait.

Il m'emmène dans un 4x4 où un chauffeur patientait ; Il y a la climatisation, en refermant les portières, le calme s'installe et je me détends. Mon guide parle un anglais très correct et m'annonce que l'on va faire mes papiers administratifs pour mon entrée dans les camps. Et qu'il me faut une photo d'identité. Je n'en ai pas, j'ai mal à la tête et je voudrais juste m'allonger dans un lit et dormir 12h.

On s'arrête dans un marché qui ressemble à un souk, le guide me dit de venir avec lui et il m'installe à l'arrière d'une échoppe sur un tabouret avec des murs beige cramoisis derrière moi. Un mec barbu avec un turban orange rentre dans l'arrière boutique avec un petit appareil photo numérique, me fait signe de ne pas sourire et prend une photo de moi. On attend 5 minutes et me voilà repartie avec 6 photos de moi en portrait, avec une tête aussi cramoisie que le fond de la photo.

On reprend le 4x4, je ris intérieurement de ces photos vraiment moches. Le chauffeur regarde les photos et annonce avec un accent prononcé que je suis « beautiful ». Mon haussement de sourcils ne l'a pas convaincu de ce que je pense des photos.

On se met en route vers le bâtiment qui va me délivrer mon autorisation à rentrer dans les camps. Sur le chemin, je demande au guide de me rendre mon passeport que je lui avais donné pour faire des photocopies quand on attendait l'impression des photos d'identité. Il a les photocopies mais n'a pas mon passeport.

Mon stress fait un bond.

Le 4x4 fait demi-tour en vitesse pour revenir au magasin précédent, il y a plein de monde sur la route, pleins de klaxons et je me vois déjà rester pour toujours dans ce pays si lointain.

Par miracle, mon passeport était resté dans la photocopieuse et je le range soigneusement dans ma pochette en me promettant de ne plus JAMAIS le prêter à quelqu'un.

 

En arrivant dans le bâtiment administratif dont je n'ai pas saisi l'utilité, on me fait patienter sur une petite chaise d'écolier avec un ventilateur où il manque une hélice qui fait un bruit monstrueux. J'ai toujours mal à la tête. On m'invite à m'asseoir dans un nouveau bureau avec un nouveau monsieur barbu avec un turban orange qui ne me regarde pas une seconde mais qui est penché sur mon passeport, mon visa et mes photos (moches) d'identité. Il y a des cartes des camps de réfugiés sur les murs avec des numéros, des couleurs, des délimitations des routes, des points d'eau et des dispensaires. Il y a des piles de papiers sur les 2 tables dans le bureau, ça déborde.

Mon guide et l'agent administratif discutent et je ne comprends rien. On dirait que le ton monte mais leurs expressions de visage sont parfaitement calmes, ça doit être la manière de parler qui est différente de la mienne.

On me tend 2 papiers à signer, ma grosse tête est sur chacune d'entre eux avec la date du jour et la date de départ. Mon guide me tend un stylo, deux signatures plus tard et je repars avec mon passe-frontière pour les camps.

On m'emmène dans un hôtel qui se prénomme « Paradise hostel ». Mon guide me dit que je ne dois pas en sortir car le quartier est malfamé et que je vais y rester cette nuit car la route pour les camps est longue et cabossée. Que le chirurgien de la mission loge dans cet hôtel et que je le verrai peut-être au dîner. L'hôtel est immense, un portier attend pour prendre ma valise, la réceptionniste me donne mon pass pour la chambre et m'accompagne. Grande chambre hyper propre avec une baie vitrée donnant sur la rue et sur la cour d'un immeuble non terminé mais avec une cinquantaine de famille à l'intérieur, avec des bâches en plastique et des seaux d'eau dispersés dans la cour. Il y a même des poules et un buffle qui se baladent dans la cour.

Je prends une douche dans la baignoire de la salle de bain, avec mon petit seau en plastique qui me sert de pommeau. J'ai du wi-fi, j'envoie un message à mes proches disant que je suis bien arrivée et je m'endors quelques heures.

Je suis réveillée car on toque à ma porte, c'est le médecin de la mission qui m'invite à aller dîner. Il me raconte son parcours et son début de mission ici, je suis impressionnée et j'ai hâte de commencer le lendemain. Les plats de l'hôtel ne sont pas trop épicés, il n'y a que des européens dans la salle de réception, certains ont des tenues d'humanitaires, on sent que l'hôtel s'est adapté à leur clientèle.

Je m'endors à nouveau rapidement pour me lever à 6h30 le lendemain, mon passeport est caché dans la doublure de mon sac à dos.

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7 août 2019

Questions utiles

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Elle vient à la maternité pour une urgence qui semble un peu « quelconque » : elle a mal au dos et ça la gène beaucoup. N'étant jamais venue aux urgences obstétricales auparavant, il faut donc lui faire un dossier.

Dans ce dossier, il y a différentes pages avec l'identité, les antécédents médicaux personnels, le déroulement détaillé de la grossesse avec les sérologies, les mesures des échographies trimestrielles, etc... 

Sur le papier, cette femme attendait son 4ème enfant (elle est allée en post-terme pour chaque enfant précédent), une grossesse qui se passe bien, le fœtus est dans les normes, elle arrive tranquillement vers le terme et a mal au dos depuis 2 mois. Elle n'a aucun soucis médical particulier.

Oui, mais tout ça, c'est sur le papier.

 

Madame a été hospitalisée en psychiatrie il y a des années pour une dépression suite à des abus sexuels durant son enfance. Et là, elle n'a pas seulement mal au dos, elle a du mal à dormir, elle a peur d'accoucher. Elle me dit qu'elle a peur de ne pas être bien à nouveau, de décompenser. Et surtout elle sent que ça va être difficile pour elle de lâcher prise et de laisser son enfant naître, comme pour ses enfants précédents.

 

Je l'ai revu bien plus tard, elle a très bien accouché, après un travail rapide, à post-terme et après un déclenchement long de 48h. Le bébé va bien, les parents aussi.

 

Elle n'a plus reparlé de son mal de dos pendant le séjour en maternité.

Elle n'a pas non plus reparlé de sa dépression.

Ça a l'air d'aller.

6 février 2019

La vallée de Dana

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Madame a accouché il y a 3h maintenant. Tout s'est bien passé, un travail dans la norme : ni trop long, ni trop rapide. Une naissance dans la norme.

Pour l'accouchement, elle était accompagnée par son conjoint, soutenant, plutôt bavard, et toujours en recherche d'informations complémentaires. Il dit ne pas être stressé, ne pas avoir peur et le répète beaucoup. Il fait des pronostics sur l'heure d'arrivée de bébé.

Après la naissance, il fait une danse de la joie sur du gros rap américain qu'il met en fond sonore, enfin, qu'il met dans les enceintes portables qu'il a ramené.

Il fait nuit, le couple et le nouveau-né peuvent retourner dans leur chambre. Le père ne souhaite pas de lit accompagnant car il a « de l'énergie à revendre ».

 

Madame a accouché il y a 3h maintenant. Je retourne dans sa chambre pour faire son examen clinique et vérifier que tout va bien. Je toque brièvement et entre. J'entends un énorme bruit de locomotive dans la pièce mais ne voit que le berceau et la patiente, éveillée, dans son lit.

Avec mon appareil à tension automatique, je m'approche d'elle avec un regard interrogateur. Elle me sourit.

Et là, sur la paillasse de la chambre, celle qui ressemble à un établis de cuisine où on change les bébés, je vois une masse recouverte d'un drap blanc. A chaque son de locomotive, le drap se soulève par à-coups. Mes yeux vont de ce drap à la patiente et retourne avec insistance sur ce drap.

Je ne peux me retenir de rire.

Le bruit s'arrête alors net et le drap se découvre sur le papa ébouriffé.

Entre deux rires, je lui demande si il ne veut toujours pas de lit.

Il me répond à moitié endormi qu'il est plutôt bien à l'aise là où il est et remet instantanément le drap sur sa tête.

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